Les Contes
24.24
Voici les 3 premiers Contes 24.24, reliés systématiquement à un graffiti de la série, et un chapitre du livre.
S'inspirer de la vie, s'avoir observer autour de soi, pour améliorer son jeu.
L'observation est la clé de tes progrès, ne l'oublie pas.
Les aspirateurs
sans sac
Oser rater
Série: graffiti 1 / Livre: chapitre 1

1978.
Un ingénieur anglais passe l'aspirateur chez lui et s'énerve.
Le sac se bouche, l'appareil perd de la puissance, il faut racheter des sacs. Il s'appelle James Dyson. Il vient de visiter une scierie où un cyclone géant sépare la sciure de l'air sans aucun filtre. Il se dit : et si on faisait pareil, en petit, dans un aspirateur ?
Il construit un prototype. Ça ne marche pas. Il en construit un deuxième. Ça ne marche pas. Il change une pièce, une seule, et il refait. Il tient un carnet. Chaque essai raté est noté, avec ce qu'il a appris. Cinq ans. Plus de cinq mille prototypes qui ne fonctionnent pas.
Mais le suivant fonctionne.
Il va voir les grands fabricants. Hoover, Electrolux, tous. Ils refusent. Leur business, c'est de vendre des sacs. Un aspirateur sans sac, c'est un aspirateur qui leur coûte de l'argent. Il finit par le vendre au Japon, par catalogue, puis il fonde sa boîte. Dix-huit mois après le lancement en Angleterre, c'est l'aspirateur le plus vendu du pays.
On lui demande souvent comment il a tenu cinq mille échecs. Il répond que ce n'étaient pas des échecs. Chaque prototype lui disait une chose que le précédent ne lui avait pas dite.
Maintenant, toi.
Tu passes une scène en cours. Tu la rates. Et tu rentres chez toi avec une seule information : j'ai raté. Ça ne te sert à rien. Dyson, à ta place, rentre avec autre chose : j'ai joué la colère trop tôt, et la scène s'est vidée à la page 2. Prototype numéro 1. Demain, il joue la colère plus tard. Prototype numéro 2.
Change le prisme avec lequel tu regardes les choses. Rater, c'est une information qui te permettra de savoir où progresser. La seule question qui compte quand tu sors du plateau, c'est : qu'est-ce que je sais maintenant que je ne savais pas avant ? Si tu as la réponse, tu n'as pas raté. Tu as fait un prototype.
Le mal de tête de
Wally Pipp
Saisir Sa Chance
Série: graffiti 2 / Livre: chapitre 2

2 juin 1925, New York.
Les Yankees jouent mal depuis des semaines. Leur première base, Wally Pipp, est un joueur installé, dix ans de carrière, un titulaire. Ce jour-là, il a mal à la tête. Le manager décide de le laisser sur le banc et de mettre le remplaçant, un gamin du nom de Lou Gehrig, vingt-deux ans, qui a joué quelques matchs en tout.
Gehrig joue.
Il joue bien.
Donc il joue le lendemain aussi.
Et le surlendemain.
Pipp ne retrouve jamais sa place. Gehrig va jouer tous les matchs suivants, sans en manquer un seul, pendant quatorze ans. Un record qui tiendra plus d'un demi-siècle. Il devient un des plus grands joueurs de l'histoire du baseball.
Pipp est échangé à Cincinnati la saison suivante.
Des années plus tard, Pipp aurait dit qu'il avait pris les deux aspirines les plus chères de l'histoire.
Ce que l'histoire ne dit pas assez, c'est ce que Gehrig faisait sur le banc depuis des mois. Il ne boudait pas. Il regardait. Il connaissait les lanceurs adverses, il connaissait le terrain, il connaissait le jeu de Pipp. Quand la porte s'est ouverte, il n'a pas eu besoin de se préparer: il était déjà prêt.
Maintenant, toi.
Tu es sur le banc.
Dans ta classe, il y a des élèves qui passent plus souvent, qui ont les scènes principales, qui sont installés. Toi, tu attends ton tour.
Tu as deux façons d'attendre: comme Pipp, en te disant que la place est acquise; ou comme Gehrig, en regardant tout ce qui se passe sur le plateau, chaque scène, chaque correction que le prof fait aux autres, comme si elle t'était adressée.
Parce que la porte s'ouvre toujours. Un jour, quelqu'un a mal à la tête, un acteur se désiste, un rôle se libère, un réalisateur cherche quelqu'un pour demain.
Ce jour-là, tu n'auras pas le temps de te préparer. Tu seras prêt ou tu ne le seras pas.
Et l'autre face de l'histoire vaut aussi pour toi: le jour où tu es Pipp, où tu es installé, où tu as ta place, ne prends pas d'aspirine. Il y a toujours un Gehrig sur le banc, et il n'attend que ça de rentrer sur le terrain.
Deux cent
omelettes
Élève vs Écolier
Série: graffiti 3 / Livre: chapitre 3

Tokyo. Un restaurant de dix places, dans un sous-sol de métro. Trois étoiles. Le chef a plus de quatre-vingts ans et fait des sushis depuis l'âge de sept ans. Il s'appelle Jiro Ono.
Un apprenti entre chez lui. Les premières années, il ne touche pas au poisson. Il lave, il nettoie, il apprend à essorer une serviette. Puis il masse le poulpe. Quarante-cinq minutes par poulpe, tous les jours, pour attendrir la chair.
Il fait ça des années. Puis on le laisse cuire le riz. Puis, après dix ans, on l'autorise à préparer le tamago, l'omelette sucrée qui vient à la fin du repas.
Il en fait une. Jiro goûte.
Non.
Il en fait une autre.
Non.
Deux cents omelettes.
Des mois à ne faire que ça.
Un jour, Jiro goûte et dit : c'est bon.
L'apprenti pleure.
Ce n'était pas la deux-centième omelette qui était bonne. C'était la deux-centième qui l'avait rendu capable d'en faire une bonne à chaque fois.
Maintenant, toi.
Il y a deux façons d'être dans une classe: l'écolier attend qu'on lui donne la leçon, il la note, il la récite, il veut la bonne note et il passe au chapitre suivant; l'élève, lui, sait que la leçon n'est pas dans ce que dit le prof. Elle est dans les deux cents omelettes. Dans la récurrence.
L'écolier fait le poulpe une fois et demande quand il passera au poisson. L'élève fait le poulpe jusqu'à ce que ses mains sachent, sans lui, ce qu'un poulpe attendri veut dire. Et le jour où on lui donne le poisson, ses mains savent déjà.
Tu voudrais qu'on te donne un rôle principal dès la première année. Tu trouves que travailler la même scène pendant trois semaines, c'est du temps perdu. Ce n'est pas du temps perdu. C'est le tamago.
Un élève, c'est quelqu'un qui n'a jamais fini d'être élève. Un écolier, c'est quelqu'un qui attend la fin de l'année.